Sport et classe sociale : le sport populaire existe-t-il ?

Ecrit par Alexandre Jaafari. Image d’illustration “Le Gymnaste” de Rufino Tamayo.

 
 

Quand on est politisé et qu’on aime le sport, on se demande parfois quels sont les sports de riches et les sports de pauvres. Les riches font-ils vraiment du tennis et du golf tandis que les pauvres font du football et de la boxe ? Qu’en est-il des pratiques sportives moins médiatisées ?

Cette question, en apparence simple, ne trouve pas des réponses aussi facilement qu’on pourrait le penser. Elle soulève des réalités qui élargissent le sujet et le rendent plus passionnant qu’on aurait pu le penser avant de fouiller.


1. Aux origines de cette interrogation

En 1978, Pierre Bourdieu pose la question “Comment peut-on être sportif ?” dans l’opus “Questions de sociologie” où il pose 3 questions qui permettent de défricher notre sujet :

  • Quels groupes sociaux font du sport ?

  • Quels groupes sociaux regardent du sport et quels sports regardent-ils ?

  • Comment sont réparties les pratiques sportives au sein des groupes sociaux ?

    Pierre Bourdieu écrit ce papier à une période où la sociologie du sport est embryonnaire. Il fait donc des erreurs d’appréciation et manque d’instruments pour pousser sa pensée.

Avec ce papier, en poussant un déterminisme sportif qui part d’hypothèses telles que “Telle classe pratique tel sport”, je pense qu’il a contribué à une pensée brumeuse qui imprègne tous les camps militants de la gauche aujourd’hui. Par exemple, l’idée que le foot et la boxe seraient des sports populaires est très répandue. C’est pourquoi beaucoup de gens de gauche deviennent très défensifs à l’instant où l’on critique ces sports. Comme si ces derniers étaient le pré carré d’une classe défavorisée.

Je pense que c’est une pensée stérile et nuisible pour une réflexion sportive de gauche. Avant de se demander “Qui fait quel sport?”, il convient de demander “Qui fait du sport ?”. En effet, si des groupes sociaux n’arrivent même pas à la porte d’entrée de la pratique sportive, on tombe dans le piège de comparer des pratiquants à des non-pratiquants.


2. Qui fait du sport ?

Tuons immédiatement le suspense. Les classes populaires sont le groupe social qui fait le moins de sport. Bourdieu avait vu juste à ce sujet. Plus on descend la hiérarchie sociale, moins on pratique d’activité physique et sportive. La bourgeoisie a parfaitement compris que le sport servait non seulement de création de réseau social mais qu’en plus, il permettait de vivre plus longtemps.

Voici quelques chiffres pour répondre à la question :

  • En France, en 2000, 7% des cadres ne pratiquaient aucun sport contre 18% pour les autres groupes sociaux (Lefèvre et Ohl, 2012).

  • De manière encore plus précise et encore plus choquante, le baromètre de 2025 de l’INJEP nous apprend que 68% des diplômés du bac et plus pratiquent du sport. La pratique chute à 54% chez les non-diplômés du bac.

  • Plus choquant encore, les bac+5 sont environ 85% à pratiquer du sport alors que les gens sans diplômes sont environ 38% à pratiquer du sport. (INJEP 2025).

  • Dans l’Union Européenne, 43% des classes populaires ne pratiquent aucune activité sportive contre 23% des classes sociales supérieures (Moreno-Llamas et al. 2020).

Un écart de pratique sportive choquant et implacable. Baromètre national des pratiques sportives 2025.

Le constat est sans appel. Le niveau de diplôme et les revenus sont des marqueurs extrêmement discriminants de la pratique sportive. En conséquence, penser que certains sports seraient le joyau précieux des classes populaires est une connerie abyssale. Les classes populaires sont avant tout privées de l’accès aux pratiques sportives.

Ces mécanismes de fermeture s’expliquent par le diplôme et le revenu. D’ailleurs, ces paramètres conditionnent non seulement le fait de pratiquer mais aussi l’accès aux clubs. Ainsi, une étude allemande a montré qu’un jeune très diplômé a 2 fois plus de chances d’être en club qu’un jeune non diplômé (Nobis et El-Kayed, 2019). L’accès au club demande une licence, payée en début d’année scolaire, qui vient donc se battre avec les autres coûts auxquels sont confrontées les familles en septembre lors des rentrées scolaires. Le sport en club, non prioritaire, est alors mis souvent à la trappe par les familles défavorisées.

Dans l’étude sur l’Union Européenne de Moreno-Llamas, le coût de l’activité était une explication massivement fournie par les classes défavorisées. Le baromètre de l’INJEP est moins précis mais nous informe que le coût de l’activité représente une barrière pour 21% des non-pratiquants, toutes classes sociales confondues.

Maintenant que nous savons que l’accès à la pratique sportive est fortement discriminé par la classe sociale, nous pouvons nous intéresser à la question de la répartition des classes sociales chez les pratiquant·e·s des différentes activités sportives.


3. Qui fait quel sport ?

A. Le cas français

Il est fréquent d’entendre dans la bouche de militants de gauche que le football et la boxe sont des pratiques “populaires”. La vérité n’est pas aussi simple que cette affirmation et nous révèle en réalité plusieurs surprises.

Tout d’abord, nous allons nous appuyer sur l’étude de Brice Lefèvre et de Fabien Ohl citée plus haut. Les deux chercheurs ont étudié des données de l’INSEP de 2000. Ils voulaient savoir s’il existait des sports de classe. Pour cela, ils ont coupé la population en 2 groupes de manière assez binaire. Les PCS+ (Professions et Catégories Socioprofessionnelles) englobent les cadres tandis que les PCS- englobent le reste des professions.

Après avoir étudié 70 activités sportives, ils ont conclu que 14 sports avaient des sur-représentations et des sous-représentations de cadres.

Le windsurf, le golf, le squash, la plongée, le ski, le yoga, le tennis, le jogging, le ski de fond, le ski alpin et la randonnée avaient une surreprésentation de cadres dans leurs populations.

A l’inverse, la marche, la pétanque et la pêche avaient une sous-représentation de cadres dans leurs populations.

D’ailleurs, d’un point de vue numérique, même les sports les plus “bourgeois” n’étaient pas représentés majoritairement par des PCS+. Le squash avait 37% de PCS+ tandis que le golf en avait 32%. La conclusion de leur étude est claire :

“l'homologie entre positions sociales et champs est une exception plutôt que la règle.”


Le constat est clair. Il n’y a pas de champ sportif occupé majoritairement par une classe sociale. Pour finir sur le cas français, le baromètre de l’INJEP nous a donné quelques noisettes : les hauts revenus pratiquent davantage de sports de raquette (35%) tandis que les bas revenus pratiquent davantage de sports collectifs (24%).

B. Le sport à l’international

Quand on s’intéresse aux autres pays, il en ressort d’autres observations très intéressantes :

  • Aux Etats-Unis, le tennis est 53 fois plus pratiqué en haut de l'échelle sociale qu'en bas. C'est le sport le plus fermé du corpus. Par ailleurs, aucun sport n’est majoritairement pratiqué par les pauvres. (Stempel, 2005).

  • En Suisse, le football est le seul sport que les moins diplômés pratiquent plus que les plus diplômés, néanmoins, l’écart n’est pas statistiquement significatif. A l’inverse, les plus diplômés pratiquent 4 fois plus de tennis et de badminton que les moins diplômés. Ils pratiquent aussi 4.5 fois plus de golf, de ski et de plongée que les moins diplômés (Richard et al. 2023).

  • En Finlande, aucun sport ouvrier n’a pu être détecté (Kahma, 2012).

  • Au Canada, les PCS+ pratiquent davantage les sports individuels (ski, tennis et voile) et rejettent davantage le hockey sur glace (Gemar, 2020).

    Toutes ces statistiques nous permettent de déceler des tendances mais je trouve qu’elles permettent surtout de comprendre une réalité que nous devons tous garder en tête. Les classes favorisées s’arrogent des sports. Les classes populaires, non seulement, n’ont aucun sport à elles, mais en plus, mangent les miettes que les riches leur laissent.


4. “Le football et la boxe sont des sports populaires”

Cette phrase a été répétée ad nauseam par des fans de football et de boxe de gauche qui veulent absolument faire de ces sports une pratique populaire alors que les chiffres que nous avons vus montrent une réalité autre. Cette tendance m’agace fortement car elle est contre-productive.

Tout d’abord, elle pousse au fétichisme. Les défenseurs des sports populaires vont prêter des “valeurs” et des qualités à ces sports pour la seule raison qu’ils seraient pratiqués par des classes défavorisées. Cet essentialisme aveugle pousse à ignorer les dérives que ces sports comportent. Dans le cas de la boxe, cela pousse à ignorer la forte probabilité d’avoir des traumatismes crâniens quand on pratique ce sport ainsi que la culture doloriste que cela entraîne. Dans le cas du foot, cela pousse à ignorer toutes les dérives de ce sport qui est l’incarnation ultime du sport-spectacle.

Mais surtout, ce qui m’agace au plus haut point, c’est que le football et la boxe ne sont pas l’apanage des classes populaires. Bien au contraire, ils sont également pratiqués par une partie de la bourgeoisie. Contrairement à ce que croyait Bourdieu, il n’y a pas de “sports de pauvres”, il y a des sports plus ou moins ouverts aux différents groupes sociaux. Et surtout, il y a des modalités de pratiques sportives qui avantagent les bourgeois.

Premièrement, comme nous l’avons vu, les classes sociales défavorisées pratiquent beaucoup moins de sport. Deuxièmement, les classes sociales défavorisées sont davantage univores, c'est-à-dire qu’elles se cantonnent à un seul goût sportif. A l’inverse, les classes sociales favorisées sont davantage omnivores (Peterson & Kern, 1996), c'est-à-dire qu’elles vont multiplier les pratiques sportives différentes.

En gros, le stigmate du snobisme qu’on pouvait prêter aux bourgeois n’est plus une réalité. Les bourgeois papillonnent entre un tas d’activités sportives, ce qui les enrichit considérablement. La théorie des Activités Physiques et Sportives (APS) en EPS a montré à quel point la chance de pouvoir pratiquer différentes APS nous stimule. Grâce à une diversité de sports, nous pouvons ressentir de nouvelles sensations, vivre de nouvelles émotions et découvrir nos corps dans un tas de situations différentes.

A l’inverse, se spécialiser enferme et nous prive de nouveaux horizons sportifs.

La fierté que certains ressentent en clamant que le football et la boxe sont des sports populaires est un piège. La bourgeoisie souhaite de toute son âme que les prolétaires se spécialisent dans les sports les plus vendeurs et les plus commerciaux. Cette idéologie leur fournit un tas de corps, prêts à produire de la performance sportive, qu’ils pourront détecter, sélectionner, former, marchandiser et surtout, casser.

La spécialisation sportive de la classe prolétaire est contre-révolutionnaire. Elle ne vise qu’à fournir le sport-spectacle en agents de la performance sportive. De plus, nous savons aujourd’hui que la spécialisation sportive chez les jeunes athlètes conduit à une augmentation des blessures, une augmentation du stress et à une augmentation de la probabilité d’abandonner la pratique sportive (Jayanthi et al. 2013).

A l’inverse, la polyvalence sportive est révolutionnaire. Elle oblige les structures publiques à organiser les activités sportives pour une rotation de pratiques. Elle permet aux individus d’explorer de nouveaux univers et elle participe au brassage de groupes sociaux.

Je finirai d’ailleurs sur la note suivante. Vous vous fourrez le doigt dans l’oeil jusqu’au coude si vous pensez que certaines activités sont l’exclusivité de la classe populaire. La boxe est aujourd’hui un fantasme de la haute bourgeoisie. Tous les sales droitards embauchent leur coach. L’ancienne génération allant de Sarkozy à de Villepin faisait du jogging. La nouvelle génération symbolisée par Macron et Edouard Philippe fait de la boxe.

Quant au foot, déjà pratiqué par la bourgeoisie, il est de plus en plus conquis par les classes sociales favorisées. L’essor du Five, qui demande en moyenne 100 euros par heure à Paris, va mécaniquement filtrer les classes sociales défavorisées et attirer les classes sociales favorisées. En effet, cette activité, qui devient de plus en plus incontournable, a tout pour séduire les PCS+. Elle se pratique à l’heure, elle est flexible et ne demande aucun engagement. Bref, elle est l’activité parfaite de l’idéologie libérale. La Fédération Française de Football n’a pas combattu cette idéologie vu qu’elle est en partenariat avec la société “le Five” depuis 2019.

Conclusion

Bourdieu disait que la consommation de football et de rugby à la télévision baissait au fur et à mesure que l’on s’élevait dans la hiérarchie sociale. L’étude de Gemar (2024) conteste cette théorie. Les classes populaires américaines n’ont pas une consommation exclusive d’un sport en particulier. Au contraire, quasiment tout le suivi des différents sports est corrélé positivement au revenu et au diplôme.

La conclusion est raide pour les fans de sport de gauche. La bourgeoisie dépossède les classes populaires du sport, autant en pratiquant qu’en tant que spectateur. C’est pourquoi le fantasme de l’exclusivité est vain. Le sport-spectacle n’est pas un outil pour rendre le sport au peuple, il est un outil pour lui vendre un mythe servant le capitalisme et le camp réactionnaire.

La bourgeoisie l'a compris depuis longtemps. Elle a d'abord voulu imposer son idéologie par la performance sportive, le fameux hard power, avant de comprendre qu'elle n'y gagnerait rien. Le sport de compétition brise, l'activité physique soigne. Elle a donc retiré ses enfants de la course aux médailles. Voilà pourquoi vous ne voyez quasiment jamais de champions sportifs issus de la bourgeoisie, la boxe ou le football en tête.

La bourgeoisie a compris que le sport ne sert qu’à briser, dominer et diviser. A nous de prendre les mêmes leçons et d'adapter notre rapport au sport. Tant que le camp de la gauche continuera à fantasmer le sport-spectacle et à fétichiser certains sports, toute possibilité de victoire idéologique du camp progressiste sera sérieusement handicapée. 


Sources

  1. Moreno-Llamas A, García-Mayor J, De la Cruz-Sánchez E. Physical activity barriers according to social stratification in Europe. Int J Public Health. 2020 Nov;65(8):1477-1484. doi: 10.1007/s00038-020-01488-y. Epub 2020 Sep 28. PMID: 32989480; PMCID: PMC7521567.

  2. Lefèvre, B., & Ohl, F. (2012). Consuming sports: distinction, univorism and omnivorism. Sport in Society, 15(1), 44–63. https://doi.org/10.1080/03031853.2011.625276 

  3. Baromètre national des pratiques sportives 2025 : https://injep.fr/publication/barometre-national-des-pratiques-sportives-2025/

  4. Nobis, T., & El-Kayed, N. (2019). Social inequality and sport in Germany – a multidimensional and intersectional perspective. European Journal for Sport and Society, 16(1), 5–26. https://doi.org/10.1080/16138171.2019.1577328

  5. Stempel, C. (2005). Adult Participation Sports as Cultural Capital: A Test of Bourdieu’s Theory of the Field of Sports: A Test of Bourdieu’s Theory of the Field of Sports. International Review for the Sociology of Sport, 40(4), 411-432.

  6. Richard V, Piumatti G, Pullen N, Lorthe E, Guessous I, Cantoreggi N, Stringhini S. Socioeconomic inequalities in sport participation: pattern per sport and time trends - a repeated cross-sectional study. BMC Public Health. 2023 Apr 28;23(1):785. doi: 10.1186/s12889-023-15650-7. PMID: 37118691; PMCID: PMC10141913. 

  7. Kahma, N. (2012). Sport and social class: The case of Finland. International Review for the Sociology of Sport, 47(1), 113-130. 

  8. Gemar, A. (2020). Sport as culture: Social class, styles of cultural consumption and sports participation in Canada. International Review for the Sociology of Sport, 55(2), 186-208.

  9. Jayanthi N, Pinkham C, Dugas L, Patrick B, Labella C. Sports specialization in young athletes: evidence-based recommendations. Sports Health. 2013 May;5(3):251-7. doi: 10.1177/1941738112464626. PMID: 24427397; PMCID: PMC3658407.

  10. Le Groupe le FIVE et la FFF deviennent partenaires : https://www.sportmag.fr/le-groupe-le-five-et-la-fff-deviennent-partenaires/

  11. Gemar A (2024;), "Socioeconomic position and sports in the US today: the economic and cultural capital of sports followers". Equality, Diversity and Inclusion: An International Journal, Vol. ahead-of-print No. ahead-of-print. https://doi.org/10.1108/EDI-02-2024-0066

  12. Peterson, Richard A., and Roger M. Kern. “Changing Highbrow Taste: From Snob to Omnivore.” American Sociological Review 61, no. 5 (1996): 900–907. https://doi.org/10.2307/2096460.

Alexandre Jaafari