Pourquoi l'arbitre est-il un bouc émissaire assumé par la société ?

J’ai aujourd’hui 40 ans et cela fait 32 ans que je pratique et regarde du sport collectif. Je suis toujours autant abasourdi par la réalité suivante : pourquoi les arbitres sont-ils et elles autant haï·e·s ?

Dans le monde du sport, je ne crois pas qu’il y ait un rôle aussi solitaire qui attire autant la détestation. Joueurs, coachs, supporters des deux équipes, journalistes et même les instances dirigeantes n’ont aucune honte à cracher et vomir leur haine sur le corps arbitral.

Cette question me fascine depuis longtemps. Qu’est-ce qui nous permet de trouver ce comportement hebdomadaire aussi acceptable ? Comment le corps sportif ose-t-il louer les valeurs du sport qu’il prône quotidiennement alors qu’il participe chaque semaine à la brutalisation de milliers d’arbitres ? Qu’est-ce que ça dit de nous en tant que société et de notre rapport au sport ?

I.Une violence ordinaire

  1. Quelles agressions ?

Quand on se penche sur les recherches scientifiques entreprises sur les violences subies par les arbitres, on ne peut que constater leur implacable banalisation. Dans le livre “Referees, Match Officials and Abuse: Research and Implications for Policy”¹, Webb et al. ont fait passer un questionnaire à des milliers d’arbitres anglais.

93.7% des arbitres de football, 85.4% des arbitres de rugby league, 56.5% des arbitres de cricket et 53.7 % des arbitres de rugby union ont été insultés verbalement au cours de leur carrière.

Une autre étude a interrogé 438 arbitres des jeux gaéliques irlandais.  94.29% d’entre eux ont été insultés durant leur carrière tandis que 23.06% d’entre eux ont subi des agressions physiques (Brick et al. 2022)². Concernant les arbitres agressés verbalement, la fréquence est hallucinante, 9.93% d’entre eux se font agresser à chaque match, 31.48% tous les deux matchs et 43.83% quelques fois par saison.

De plus, Webb, Dicks et al.(2019)³ ont fait une étude massive sur 4637 arbitres de football français et néerlandais. 68.1% des arbitres français et 51% des arbitres néerlandais interrogés ont déjà été agressés verbalement dans leur carrière. Concernant les agressions physiques, on est à 16% pour les arbitres français contre 14.6% pour les arbitres néerlandais.

En Angleterre, une étude de Cleland et al.(2017)⁴ s’est intéressée à la fréquence des agressions. Ils ont interrogé 2056 arbitres de football. 60% d’entre eux subissent des violences verbales tous les deux matchs, 19% d’entre eux ont déjà subi des violences physiques.


Vous l’avez compris, l’agression des arbitres est une norme dans le monde du sport. La littérature scientifique étudiant ce sujet pourrait faire penser que ce phénomène est principalement observable dans le football mais je pense que ce serait une mauvaise piste à suivre. Malgré mon hostilité intense envers ce sport de merde, je me dois de le défendre sur ce point. Je pense effectivement que le football a normalisé la contestation de l’arbitre, je pense que la rareté du but dans le football apporte une tension extrême qui entraîne cette agressivité normalisée envers l’arbitre. Mais je pense aussi que les violences envers les arbitres sont le résultat de sports hégémoniques. Nous constaté cette violence envers les arbitres dans les sports gaéliques. Cette conclusion s’étend à d’autres sports comme le hockey sur glace. Une étude de Ackery et al. (2012)¹⁴ a mené une enquête auprès de 632 arbitres canadiens. 92% de ces arbitres de hockey sur glace ont été agressés au cours de leur carrière.

En conclusion de cette première partie, je pense que les violences subies par les arbitres sont incontestables et qu’elles prennent racine dans les sports dominants (foot dans le monde entier, hockey sur glace au canada, sports gaéliques en Irlande). Néanmoins, cela reste une théorie. La violence des sports dominants est étudiée car ils sont hégémoniques. En conséquence, nous avons moins de données sur les sports périphériques comme le handball ou le volley en France par exemple. Il est difficile donc de savoir si la haine de l’arbitre est une composante du sport dans son intégralité ou si elle émerge de certaines cultures sportives spécifiques.

Mon hypothèse est la suivante : les sports dominants établissent une norme relationnelle à l’arbitre. Les athlètes, vus à la télé, normalisent la relation agressive à l’arbitre. Cette relation n’est ensuite jamais remise en question par les médias et les instances dirigeantes. En conséquence, par mimétisme inter-sports ce modèle relationnel s’étend aux autres sports et devient une norme culturelle.


2. Le renouvellement arbitral

Maintenant que nous avons vu les chiffres de violences subies par les arbitres, nous pouvons voir quels effets ces agressions ont sur les effectifs :

  • En 2008, dans le football anglais, 17% de l’effectif arbitral a quitté ses postes, en partie à cause des violences (Webb et al. 2021)¹.

  • 42% des 2056 arbitres interrogés dans l’étude de Cleland et al (2017)⁴ officient depuis moins de 5 ans..

  • L’étude de Wicker et al (2024)⁸, qui a interrogé 3214 femmes arbitres, a conclu que 10.7% d’entre elles voulaient quitter cette fonction. Cette intention de démission était plus importante chez celles qui subissaient les violences et n’étaient pas soutenues par leur fédération. Les arbitres les plus anciennes avaient 68 % de probabilité en plus de vouloir démissionner.

  • 48.63% des 438 arbitres interrogés par Brick et al (2022)² voulaient abandonner après avoir été agressés. 

Bref, les études ne sont jamais claires sur le renouvellement qui existe dans le corps arbitral mais tous ces chiffres nous permettent de tirer une conclusion nette. Le corps arbitral est un groupe sous tension, qui se fait souvent agresser, qui n’est pas protégé et qui doit donc régulièrement renouveler ses effectifs.

Dans la prochaine partie, nous allons voir qui agresse les arbitres et comment cette violence naît.

II. Qui agresse les arbitres ?

  1. Une vision primaire

Avant toute chose, il est vital de rappeler que les agressions d’arbitres sont beaucoup plus intimidantes au niveau amateur. A ce niveau, les arbitres sont seuls face à l’adversité. Les agresseurs forment un trio composé des joueurs, des spectateurs et des coachs. L’étude de Brick et al. citée plus haut nous apprend que les agressions sont différemment réparties selon qu’elles sont verbales ou physiques.

Dans l’étude, sur les 413 arbitres agressés verbalement, 84.99% l’ont été par des coachs, 70.46% par des spectateurs et 66.23% par des joueurs. Sur les 101 arbitres agressés physiquement, l’ordre change complètement et raconte une histoire intéressante. 54.46% des arbitres ont été agressés par des joueurs, 48.51% par des spectateurs et 33.66% par des coachs.

L’étude ne permet pas d’établir une conclusion nette mais dessine un schéma assez précis de ce que des habitués des terrains peuvent observer régulièrement. Les coachs se sentent dans leur bon droit de contester chaque décision arbitrale. Ce comportement va chauffer à blanc les joueurs qui vont alors être les premiers à agresser physiquement les arbitres. Les spectateurs, de leur côté, sont des produits de la culture du club et seront agressifs en fonction de l’acceptation et de la valorisation de la violence au sein du club.

2. Les jeunes arbitres

Maintenant que tout ça a été dit, je pense qu’il faut commencer à déblayer les couches du phénomène de violence pour bien l’appréhender. Pour la prochaine couche, il faut absolument s’intéresser aux jeunes arbitres. Le principe des jeunes arbitres est très spécifique au sport collectif. De la même manière que les structures fédérales s’organisent en obligeant les clubs à former des équipes jeunes qui couvrent tous les âges afin de nourrir les élites professionnelles en futurs joueurs et joueuses, les structures organisent aussi la formation de jeunes arbitres. C’est pour cela qu’au handball, la Fédération Français de HandBall (FFHB) exige des obligations aux clubs dont  celle de former de jeunes arbitres. C’est le début d’une instauration très méthodique de la violence.

C’est une étude de Radziszewski et al.(2024)⁶ qui m’a fait réfléchir à ce phénomène. Pour leur étude, les auteurs se sont entretenus avec 27 jeunes arbitres canadiens de 14 à 20 ans du monde du football et du hockey. Ils en retirent plusieurs leçons assez précieuses pour notre analyse.

Tout d’abord, la pression psychologique est constante. Elle vient des coachs et des parents. Je trouve ce premier point extrêmement savoureux car les parents font partie des premiers agents de propagande du sport. Ils inscrivent leurs enfants dans des associations sportives en disant que ça va leur apprendre à “respecter les règles”, “la discipline”, à “vivre ensemble” et bien d’autres arguments qui viennent directement de la propagande olympique et du haut niveau.

Pour autant, à l’instant où ils vont devenir spectateurs, ils ne respectent plus les “nobles valeurs du sport” et se transforment en ignobles gnomes harceleurs de gamins à peine matures. Je pense qu’ils tirent même une fierté de ce moment de sauvagerie dominicale.

L’étude d’Ackery et al. (2012)¹⁴ s’est concentrée sur le hockey canadien et nous apprend que les parents sont les premiers agresseurs des arbitres avec 74% des agressions, devant les coachs avec 70% des agressions, les joueurs avec 61% et les spectateurs avec 57%.

Pour le jeune arbitre, l’effet est désastreux. Chaque semaine, des figures d’autorité, parents et coachs, le harcèlent et l’insultent sans que personne n’y trouve rien à redire. Il est alors obligé de normaliser cette violence en se coupant de ses émotions et en acceptant que la violence verticale soit une composante de notre société. Face à cette violence normalisée par les figures habituelles de l’autorité, il développe une solitude qui l’amène à 2 voies : soit il quitte l’activité sportive, dégoûté par cette culture violente, soit il la rejoint et contribuera à perpétuer ce cycle de violence.


3. Les instances dirigeantes

Nous avons constaté que les violences sont soigneusement distribuées dans leurs caractères verbal ou physique selon les rôles des participants. Nous avons vu également que les violences sont infligées aux arbitres les plus jeunes afin qu’ils normalisent cette culture agressive. Néanmoins, dans toute culture, il y a une instance qui la normalise. C’est ce que font exactement les organisations sportives vis-à-vis des agressions envers les arbitres.

Tout d’abord, des études de Serrano-Durá et al. (2024)¹⁶ et Sallé et Hidri-Neys (2018)¹⁵ émettent deux idées importantes. En premier lieu, les violences verbales sont peu sanctionnées. Ainsi, la première étude a analysé 3563 sanctions contre des entraîneurs de football en Espagne. 93% d’entre elles étaient légères. Une seule sanction a été très lourde.

La seconde étude nous rappelle une vérité que j’ai pu observer toute ma vie : l’institution est toujours extrêmement sévère avec ses arbitres et les contrôle avec une extrême rigueur.

J’ai moi-même pu faire ces constats tout au long de ma carrière de joueur de handball puis d’entraîneur bénévole. Face à des personnes complètement folles de rage et des foules avides de sang, un doute est toujours instillé sur la responsabilité de l’arbitre. Les organismes dirigeants sont toujours prompts à excuser les pétages de plombs émotionnels en diminuant les responsabilités des fautifs, en blâmant les victimes et en cajolant le rapport de force du dominant.

Ce manque de soutien des instances dirigeantes envers les arbitres n’est pas un hasard. Tout d’abord, il s’agit toujours de groupes extrêmement masculins qui valident la masculinité hégémonique et les structures de domination qui l’accompagnent. Deuxièmement, les organisations fédérales sportives sont très verticales. Les dirigeants ont un droit de vie et de mort. Les clubs les plus gros ont beaucoup plus de votes que les plus petits afin d’empêcher toute protestation. Cette logique constante du monde du sport normalise toujours la brutalisation des plus faibles par les plus forts.

Il est donc logique que les arbitres, individus esseulés face à la masse, ne soient jamais soutenus quand ils sont brutalisés.

D'ailleurs, je trouve ça intéressant de noter que les initiatives des structures finissent toujours par échouer. Entre 2007 et 2009, la fédération anglaise lance un programmé nommé « Respect » après avoir perdu 17% de ses arbitres, soit un peu moins de 5000 personnes, à cause du comportement des joueurs, des entraîneurs, des parents et des spectateurs. Malheureusement, cette campagne n’est pas partie du haut niveau, la Premier League, qui a lancé sa propre initiative, s’est désolidarisée. La mécanique de l’exemplarité n’a donc pas été exploitée. Cerise sur le gâteau, le respect n'était exigé que d'un côté. Les arbitres devaient suivre trois heures de formation sur le thème du respect avant d'avoir le droit de siffler. En revanche, les joueurs, les entraîneurs et les dirigeants n’avaient aucune obligation à ce sujet. 7 ans plus tard, sur les 2 056 arbitres interrogés, 21.79% reçoivent des insultes à chaque match, 37.11% tous les deux matchs, 6.13% jamais. Ce programme n’a été qu’une mascarade pour toucher les subventions publiques et rester respectables aux yeux de l’opinion publique.(Cleland et al 2017)⁴.

En France, la tentative pour protéger les arbitres a été encore plus pernicieuse. En 2006, les arbitres ont obtenu le statut de chargé de mission du service public. En gros, comme pour les enseignants, les magistrats ou les flics, les agressions envers un arbitre sont censées être automatiquement des circonstances aggravantes quand l’affaire arrive devant un tribunal. Au final, les violences envers les arbitres n’ont pas diminué. Par contre, cette loi a permis d’instaurer une obligation de laïcité et de neutralité des arbitres qui sont désormais assimilés à des fonctionnaires de l’État. C’est ainsi que les arbitres voilées ont été chassées de leurs fonctions dans les structures fédérales.

Les structures dirigeantes ne sont pas là pour protéger leurs arbitres, elles sont là pour normaliser la violence qu’ils reçoivent. A ce jeu-là, les dirigeants sont fortement assistés par les deux derniers acteurs que nous allons analyser ensemble.


4. Le haut niveau est le prototype de la violence ordinaire

Le sport-spectacle, et le football en tête, ont une fonction particulière vis-à-vis du corps arbitral. Il doit montrer que les arbitres sont contestables, notamment avec une violence verbale totalement assumée. Pendant toute ma jeunesse, j’ai pu voir des matchs de football à la télévision où il était complètement normalisé de voir plusieurs joueurs se précipiter vers l’arbitre pour vociférer avec force à l’instant où une décision ne leur convenait pas.

Or, l’une des caractéristiques principales du sport-spectacle est le mimétisme. Beaucoup d’enfants imitent les gestes techniques de leurs stars sportives mais aussi leurs comportements. Ainsi, lorsque que les joueurs protestent contre l’arbitre sans jamais être remis en question par les structures dirigeantes, les coachs, les fans et les médias, le geste devient normal dans le théâtre sportif et est répété sans résistance.

Malheureusement, alors que les arbitres du monde professionnel subissent de grandes violences, ils ne sont jamais aussi isolés et vulnérables que les arbitres du monde amateur qui se retrouvent souvent seuls face à une foule, complètement abandonnés dans un sentiment de détresse. En revanche, les arbitres du monde professionnel ont un ennemi supplémentaire : les médias.


5. Les médias : chiens de garde de la violence ordinaire

A mon sens, les médias sont le ciment de la haine envers les arbitres. Tout au long de la semaine, entre les compétitions européennes et nationales, les éditorialistes sportifs et même les commentateurs sportifs vont se sentir autorisés à contester les décisions de l’arbitre, à les discuter et à les disséquer. Tout ceci participe à une entreprise de sape méthodique et régulière qui ne fait que détruire la confiance que les fans et les pratiquants de sport pourraient avoir en l’arbitre.

En agissant ainsi, les médias isolent davantage les arbitres. Ces derniers sont désignés comme des ennemis de la communauté sportive. Les arbitres ne seraient que des trouble-fêtes, semeurs d’injustice qui ne feraient pas vraiment partie du spectacle sportif. D’ailleurs, je suis toujours fasciné par deux points concernant la médiatisation des arbitres.

Premièrement, je trouve que l’autorité de l’arbitre est toujours largement surestimée, notamment par les fans. Aux yeux de ces derniers, l’arbitre est considéré non pas comme un élément du jeu mais comme un dépositaire de l’autorité qui vient gâcher le jeu.

Secundo, dans les documentaires sur les arbitres de foot, qui se sont multipliés au cours des dernières années, les arbitres sont souvent montrés en train d’expliquer qu’il faut faire preuve de pédagogie et savoir se maîtriser émotionnellement. Bref, le cadrage médiatique amène les arbitres, qui sont les victimes du système sportif, à relativiser leur statut de vulnérabilité et à toujours envisager une compromission et des efforts supplémentaires.

Ceci nous amène aux stratégies que les arbitres déploient pour normaliser la violence dont ils sont victimes continuellement.

III. Le coût mental et la rationalisation de la violence

  1. Le coût mental

Pour bien comprendre à quel point les arbitres sont victimes de violences, il faut comprendre comment iels sont attaqué·e·s. Si l’arbitre est un représentant du modèle dominant, il sera attaqué sur son rôle d’arbitre. Par contre, à l’instant où l’arbitre est une femme, une personne racisée ou membre de la communauté LGBT, iel sera attaqué·e sur les attributs de la minorité dont iel est issu·e.

Ce premier point doit vous faire comprendre immédiatement que le dispositif agressif envers les arbitres repose sur une idéologie réactionnaire. En conséquence, il s’abattra toujours encore plus violemment sur les arbitres issus de minorités. Dans toutes les études que j’ai pu lire, tout commence par le sentiment de détresse dû à la solitude que connaît l’arbitre. Ce sentiment de détresse, non traité par les autorités fédérales, peut entraîner de l’anxiété, de la dépression et l’envie de démission. Ceux et celles qui restent doivent adopter des stratégies émotionnelles très critiquables.

2. La rationalisation auto-destructrice

Exposés à des violences irrationnelles et intenses, les arbitres doivent créer des stratégies émotionnelles afin de continuer à tenir le choc. Pour cela, mes lectures (⁶ et ⁹)  m’ont permis de lister 4 stratégies de gestion des émotions que les arbitres adoptent face à la violence subie :

  1. Face à un groupe enragé, des arbitres essaient de faire redescendre la tension en faisant de l’humour.

  2. Le plus souvent, ils vont se couper de leurs émotions et rentrer dans une bulle émotionnelle.

  3. Pour que cette carapace tienne, les arbitres normalisent l’insulte en disant que cela fait partie du travail. Ils vont même glorifier leur capacité à encaisser les violences.

  4. Enfin, ils vont se déshumaniser en se dissociant du rôle. Ils vont donc se convaincre que les violences visent l’uniforme et non pas l’homme. Une expression vide de sens, souvent utilisée pour déresponsabiliser les violents.

Ces 4 stratégies émotionnelles ont des conséquences réelles et un but unique : protéger le mythe du sport vertueux.

C’est pourquoi les arbitres acceptent cette ostracisation. Pour eux, la violence qu’ils subissent est légitime car les bourreaux sont submergés par des émotions, par la fameuse “passion” que le sport adore promouvoir. Quand celle-ci ne suffit plus, le folklore prend le relais. C’est ce folklore qui permet de pousser l’idée que les insultes ne sont pas de la violence, qu’elles font partie d’une culture “populaire” et “bon enfant” qui serait vertueuse en soi, sans aucune justification.

En conséquence, pour protéger le sport qui les aliène, les arbitres acceptent de constituer un groupe à part, qui sert de punching-ball émotionnel.

Dans mon parcours personnel à la fédération de handball, j’ai été frappé par 2 points. D’abord le nombre hallucinant d’arbitres qui deviennent les plus gros connards contestataires à l’instant où ils deviennent joueurs. Ces arbitres prouvent qu’ils ont complètement intériorisé et accepté la fonction bouc-émissaire de l’arbitre. Ensuite, le second point qui me frappe est la rareté du soutien des commissions de discipline. Plus d’une fois, j’ai vu ou entendu des histoires d’arbitres se faire rappeler à l’ordre car ils auraient fait des rapports pour “rien”.

Ceci nous permet de comprendre que le dolorisme ne touche pas seulement les athlètes, il touche aussi les arbitres. Pour contribuer à leur manière au grand mythe du sport vertueux, ils doivent endurer leurs lots de flagellations. Les leurs sont principalement mentales étant donné que le gros des attaques qu’ils subissent est verbal.

Au final, le schéma est simple, les arbitres qui ne peuvent supporter la violence induite par leur fonction démissionnent. Les autres rationalisent la violence pour défendre un mythe du sport qui promouvrait des valeurs positives. C’est pourquoi ils vont adhérer à une rhétorique fallacieuse composée de culture folklorique et de résignation. Car au final, les arbitres sont indispensables au jeu et s’ils réalisaient qu’ils sont victimes de violence, leur idéal sportif s'écroulerait et toute l’institution avec lui.

IV. Que signifie cette violence spécifique ?

Après cette longue démonstration sur les violences subies par les arbitres, leurs auteurs et le coût que cela exige des victimes, il est temps de se questionner sur ce que cela dit de notre société. Comment pouvons-nous accepter d’un côté que le sport véhicule des valeurs positives et accepter d’un autre côté l’idée que les arbitres méritent les violences qu’ils subissent ? Tout ceci en sachant qu’ils sont une part essentielle du jeu.

Plus je me politise, plus l’idée me rend dingue. Je suis souvent abasourdi de voir que des camarades, proches de mes idéaux, deviennent complètement idiots à l’instant où on parle d’arbitrage. Dès qu’on aborde ce thème de discussion, ils vont toujours tomber dans des discours réactionnaires où les torts sont partagés entre les victimes et les bourreaux. Je pense que le premier problème en ce qui concerne le rapport de la masse vis-à-vis des arbitres est la croyance en une justice parfaite.

  1. Une tâche impossible à réaliser

Dans le monde du sport, l’arbitre fait la promesse qu'il sera impartial. Les spectateurs ont traduit cela en promesse de ne faire aucune erreur. Dès le départ, cette incompréhension totale de la masse vis-à-vis de la réalité du sport annonce des conflits violents. La masse est tellement endoctrinée par la mythologie sportive qu’elle croit sincèrement que le terrain de sport est un endroit neutre, juste où nous arrivons égaux et nous nous affrontons à égalité. Avec ces idéaux en tête, elle exige de l’arbitre une perfection divine.

Cela n’a aucune chance de se produire :

  • un arbitre de foot fait en moyenne 200 à 250 décisions par match (Carvalho et al. 2023)¹⁰. Soit une décision toutes les 22 secondes. Un cerveau humain ne peut pas réussir 250 décisions à la suite en l’espace de 90 minutes. Surtout dans une activité aussi complexe et rapide que le sport.

  • Une étude a analysé le championnat néo-zélandais de football en 2005-2006. 144 fautes ont été sélectionnées et jugées par 5 arbitres expérimentés. Les juges-arbitres étaient d’accord avec 64% des décisions des arbitres évalués et avaient donc estimé que 36% des décisions étaient des erreurs (Dicks et al. 2009)¹¹.

  • A la Coupe du Monde de football en 2002, 26.2% des situations de hors-jeu ont été mal jugées (Helsen et al. 2006)¹².

En gros, aucun arbitre humain ne peut remplir à la perfection la tâche qu’on exige de lui. Il doit prendre des centaines de décisions, avec des informations partielles, des joueurs qui cherchent à le tromper et des perceptions optiques qui perturbent sa vision des choses.

L’arbitre est donc coupable de ne pas réussir à faire l’impossible.

2. L’arbitre, un bouc émissaire ?

Le sport vend l’idée de la justice parfaite dans une société complètement injuste où la majorité des gens ont réalisé que nous ne naissons pas et ne vivons pas égaux. En conséquence, le sport devient l’un des derniers espaces où la justice est espérée et fortement attendue.

Sauf que rapidement, la justice promise par la mythologie sportive ne délivre pas ses promesses. C’est le principe cruel de la compétition sportive, chaque week-end, 50% des compétiteurices sont déçu·e·s d’avoir perdu. Constat d’autant plus vrai dans une société qui dramatise autant la défaite. Je trouve que c’est là où la promesse des valeurs du sport déraille. On dit que le sport apprend à maîtriser les émotions et à accepter la défaite. Or, ce que vivent les arbitres chaque week-end montre tout l’inverse.

En réalité, chaque week-end, des adultes se comportent comme des énormes bébés en criant à l’injustice à chaque coup de sifflet qui ne va pas dans le sens de leurs tempêtes émotionnelles. C’est d’autant plus drôle que 90% de ces adultes (chiffre sorti de mon cul) seraient paniqués et nullissimes si on leur mettait un sifflet entre les lèvres. Ces médiocres aiment contester l’arbitre et se rêver révolutionnaires l’espace d’un match du week-end car ça ne leur coûte jamais rien.

Les sportifs contestent l’arbitre en pensant qu’il est l’autorité. Cette vision des choses est complètement bête et dénuée de la moindre vérité. Dans une étude de Nuytens et al. (2020) 13 sur les arbitres de football en France, on y apprend que 90% des arbitres ont été joueurs et que plus de la moitié d’entre eux sont employés ou ouvriers. L’arbitrage est souvent un choix par défaut après s’être blessé ou avoir été écarté de son activité sportive.

En bref, l’arbitre n’est pas un homme affamé de pouvoir qui veut venir écraser les gens chaque week-end. Il est simplement une personne, après un incident de vie, qui a eu envie de rester dans son monde sportif qu’il aime tant et d’aider son club à remplir ses obligations. L’arbitre a une apparence factice d’autorité. Son uniforme ne lui apporte rien.

L’arbitre est l’une des seules autorités que l’on peut contester sans en payer le moindre prix.


Quand on comprend que l’arbitre vient de nos milieux sociaux, on réalise qu’il n’a pas un pouvoir autoritaire mais qu’il n’est en réalité qu’un simple bouc-émissaire. Insultez un arbitre et vous aurez peut-être quelques ennuis en commission de discipline. Insultez un président de ligue et votre club se verra subitement privé de subventions et accumulera les emmerdes comme jamais. L’insubordination envers les arbitres est une rébellion à coût nul. Elle dissipe la colère mais elle ne change rien dans l’ordre établi. C’est exactement pourquoi elle est tolérée par les pouvoirs sportifs. La mythologie sportive, qui a placé la règle au-dessus de tout, offre à chacun l'illusion d'être un insurgé pour le prix d'un carton.

Cette caractéristique pathétique des bouffeurs d’arbitres prend tout son sens quand on revient au traitement des adolescents-arbitres par les parents et les coachs adultes. En observant cette dynamique, on comprend que la contestation de l’arbitre n’a pas une fibre de révolte révolutionnaire. Il s’agit simplement d’une décharge de colère pour se vider des frustrations accumulées durant la semaine de travail. A la fin de cette colère, les rapports de domination restent les mêmes, preuve que cette animosité n’a déchiré que le tissu prolétaire.

En conséquence, deux camps d’adultes en opposition le temps d’un match, se découvrent une cause commune et n’ont aucun problème à se liguer gaiement contre une personne seule, ou pire, un enfant seul, de leur propre groupe social. La contestation de l’arbitre ne menace aucune structure. Elle n’est que l’expression de la lâcheté et de l’aveuglement de la masse prolétarienne, incapable de voir et de lutter contre ses vrais oppresseurs. Chaque week-end, elle se donne un sentiment illusoire d’unité contre l’homme en noir. Non seulement, cet homme n’est pas responsable de leurs maux réels mais en plus, cette unité ne tiendra que le temps d’un match.

Conclusion

L’arbitre n’est aujourd’hui qu’un souffre-douleur, indispensable à la bonne marche du jeu sportif, dont le mérite n’est jamais reconnu. Placé par le pouvoir et issu de la masse prolétaire, il n’est jamais reconnu par les siens. Le simple fait de revêtir un uniforme suffit à aveugler ses pairs qui le traitent alors comme la pire des ordures.

Jamais vous n’oseriez infliger à un flic le centième de ce que vous faites à un arbitre. C’est normal. Au fond de vous, non seulement vous savez que si vous infligiez le dixième de ce que vous infligez à un flic, vous vous feriez démonter, mais en plus, vous savez très bien que vos contestations dominicales sont pathétiques et veules. Votre colère anti-arbitre est juste une expression de votre impuissance et de votre lâcheté.

Réveillez-vous enfin et regardez les arbitres avec les yeux de la pleine conscience et de la vérité. Il est un membre essentiel du jeu que nous aimons. Votre participation à cette entreprise systémique de bouc émissaire devrait vous couvrir de honte.

iVotre contestation de l'arbitre, systématique et aveugle, est une diversion. Votre colère est légitime, elle vient des injustices que vous subissez toute la semaine. Mais elle ne monte jamais jusqu'à ceux qui les produisent. En conséquence, vous la déchargez sur le seul homme du terrain qui ne peut pas vous la rendre. En déchargeant vos colères, accumulées par les injustices du monde capitaliste, sur un membre de votre classe sociale, qui veut simplement vous aider à jouer, vous gâchez cette énergie vitale.

Au final, l’autorité de l'arbitre, que vous vous glorifiez de contester, est celle d'un monarque nu. Elle ne repose que sur votre consentement. Vous appelez ça de la passion ou de la contestation de l’autorité, j’appelle ça une trahison de classe. Chaque dimanche, la seule chose que vous tentez de renversez, c'est un homme qui partage votre jeu. Pendant ce temps, vous laissez la structure d’exploitation et d’oppression en paix.


Sources

  1. Webb, T., Rayner, M., Cleland, J. et O'Gorman, J. (2021). Referees, Match Officials and Abuse: Research and Implications for Policy. Routledge (Routledge Focus on Sport, Culture and Society). https://doi.org/10.4324/9780429431203 

  2. Brick, N. E., Breslin, G., Shevlin, M. et Shannon, S. (2022). « The impact of verbal and physical abuse on distress, mental health, and intentions to quit in sports officials ». Psychology of Sport & Exercise, vol. 63, art. 102274. https://doi.org/10.1016/j.psychsport.2022.102274

  3. Webb, T., Dicks, M., Thelwell, R., van der Kamp, J. et Rix-Lièvre, G. (2019). « An analysis of soccer referee experiences in France and the Netherlands: abuse, conflict, and level of support ». Sport Management Review, vol. 23, n°1, p. 52-65. https://doi.org/10.1016/j.smr.2019.03.003

  4. Cleland, J., O'Gorman, J. et Webb, T. (2017). « Respect? An investigation into the experience of referees in association football ». International Review for the Sociology of Sport, vol. 53, n°1. https://doi.org/10.1177/1012690216687979

  5. Mojtahedi, D., Webb, T., Leadley, A. et Jones, M. (2022). « Match officials and abuse: a systematic review ». European Sport Management Quarterly, vol. 24, n°1, p. 199-221. https://doi.org/10.1080/16184742.2022.2099441

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  7. Les arbitres et juges sportif : un statut particulier encore méconnu:https://www.ellipse-avocats.com/2015/08/le-point-sur-le-statut-des-arbitres-et-juges-sportif/

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Alexandre Jaafari