Ecologie et sport. Quels liens intellectuels peut-on établir entre ces deux domaines?
Ecrit par Alexandre Jaafari. Image d'illustration : "Morning Sun" de Arthur Dove*
Le vendredi 7 novembre 2025, les camarades du média Vent Debout, Clothilde Sauvages et Sylvain Paley, m’avaient invité à une table ronde. A l’occasion du lancement de leur deuxième saison, les deux compères m’avaient proposé de parler sur le sujet suivant “Comment penser l’écologie dans le sport tout en restant fidèle à son histoire populaire ?”.
Invité aux côtés de Sylvie Eberena et de Rania Daki, deux personnes investies dans l’écologie, je me demandais “okkkkk, qu’est-ce que je vais dire sur l’écologie?”.
Mon savoir sur ce thème intellectuel était assez laminaire : je ne peux pas blairer les gens qui ne voient la politique qu’au prisme de l’écologie. Je trouve que ces gens ont souvent un discours qui place la planète au-dessus de tout. Ils développent alors une fâcheuse tendance à ignorer la lutte des classes, la lutte contre les discriminations et notamment l’antiracisme.
Je ne voulais pas refuser l’invitation car Clothilde Sauvages m’avait témoigné de sa foi en moi à plusieurs reprises. Il m’a fallu donc étudier pour ne pas arriver les mains vides.
I. Le débroussaillage
J’ai commencé par la base en lisant ce document d’Oxfam. J’y ai trouvé des chiffres qui confirment les bases : 10% de la population est responsable de 52% des émissions. 5% de la population est responsable de 37% des émissions. Bref, c’est assez clair, il faut combattre le capitalisme pour être écologiste. Il faut mettre les riches au GOULAG.
Ensuite, j’ai enchaîné avec cet article du bon Pote qui m’a laissé sceptique. Il critiquait la théorie suivante : même avec un respect universel des principes écologiques par les particuliers, on atteindrait seulement 25% ou 45% des objectifs écologiques. L’auteur avançait que les gestes individuels formaient un tout avec les gestes collectifs. Que les premiers pouvaient influencer les seconds.
Je suis personnellement toujours très sceptique de ce courant de pensée. Mais il m’a nourri sur la notion des éco-gestes et de la croyance en sa propre puissance au niveau de l’écologie.
Après ce premier débroussaillage, je me suis penché sur la question de la table ronde. Deux termes sont ressortis de ce questionnement. Je les ai alors observés à la loupe.
Le premier terme était “écologie populaire” que je refuse d’utiliser. Je pense qu’il est plus intéressant de stigmatiser l’écologie bourgeoise en la nommant ainsi et de continuer à s’approprier l’écologie. Il n’y a qu’une écologie : celle qui intègre la lutte des classes, le féminisme, l’antiracisme et toutes les autres luttes contre les discriminations.
Ensuite, le terme “sport populaire” a éveillé mon intérêt : en cherchant, je me suis aperçu que ce terme n’était aujourd’hui utilisé que par la FSGT. On rappelle que la FSGT a été créée en 1934 en réaction aux manifestations fascistes à Paris. Pour autant, lorsque je me suis replongé dans les articles de l’époque de Léo Lagrange ou de Jean Guimier, je n’ai pas trouvé mention de “sport populaire” mais de sport de masse. Dans la pensée communiste, le sport de masse était directement opposé au sport-spectacle.
Donc, en réfléchissant au sujet, j’ai également réfuté l’emploi de l’expression “sport populaire”. Je pense que cette expression peut englober une définition trop large du sport qui peut profiter au sport professionnel. Un match de foot PSG-OM peut être populaire tout comme la compétition de pétanque des Buttes-Chaumont. A en écouter les inéduqué·e·s, les Jeux Olympiques de Paris ont été populaires alors qu’ils ont surtout permis de gentrifier Paris, d’exclure les SDF de Paris et de faire monter l’autoritarisme.
Le terme “sport populaire” n’impose pas un conflit, alors que le “sport de masse” le fait. Il est construit à l’encontre du sport professionnel qui spolie les ressources au détriment du sport amateur.
Il est temps de tuer le mythe “de la grande famille du sport” et d’imposer à l’agenda le conflit entre le sport amateur et le sport professionnel, entre le sport de masse et le sport de l’élite : qui s’accapare les ressources ? Qui façonne réellement le sport ?
II. Qui parle de l’écologie dans le sport ?
Une fois ce premier travail de débroussaillage opéré, je voulais chercher qui parle d’écologie dans le sport. Les résultats ont été particulièrement intéressants.
Nikola Karabatic, Perrine Laffont, Lewis Hamilton, Justine Dupont sont autant d’athlètes “engagé·e·s” dans l’écologie. Qu’observe-t-on lorsque l’on regarde plus près ce phénomène?
Nikola Karabatic
Perrine Laffont
Lewis Hamilton
Justine Dupont
Tout d’abord, il ne s’agit que de champions ou de championnes. Comme d’habitude, le champion est sacralisé, le 2ème et les suivant·e·s sont oublié·e·s.
Ensuite, on aperçoit vite une récurrence majeure dans le militantisme écologique de ces champion·ne·s : iels promeuvent tou·te·s des éco-gestes : diminuer la consommation de plastique et de viande, acheter local, arrêter de se déplacer en avion, adopter une “sobriété textile”, diminuer ses déchets, planter des arbres…voilà autant d’actions que les champion·ne·s aiment promouvoir.
Les champion·ne·s aiment se tourner vers les éco-gestes pour 3 raisons :
1. Les éco-gestes ne leur créent aucun ennemi politique. Tout le monde peut accepter un discours écologique. C’est pourquoi Hugo Clément a fini par participer à un événement-conférence avec le Rassemblement National et Valeurs Actuelles.
“Vous pouvez discriminer les noirs et les arabes mais n’oubliez pas de sauver la planète si vous voulez continuer à le faire dans le futur.”
C’est pourquoi les champions peuvent parler d’écologie et c’est pourquoi ils ne s’engageront jamais sur le sexisme, l’anti-racisme ou la lutte des classes, sauf s’iels subissent cette discrimination. Car leur condition sociale, être champion, les transforme inévitablement en traîtres. Ils ne visent que le consensus maximal afin de rester aimé de tous et de toutes.
2. La deuxième raison concerne leurs agendas économiques. Les champions aiment transformer leur capital sportif (titres et victoires) en capital écologique. En procédant ainsi, ils s’assurent des sponsors qui veulent aussi verdir leur image. De plus, ils gagnent une respectabilité qui leur permettra de gérer leur après-carrière.
3. Enfin, l’écologie remplit parfaitement les aspirations idéologiques et personnelles des champions. Tout d’abord, les champions sont conditionnés pour croire au mérite et à l’exploit individuel. Ceci les amène donc logiquement aux éco-gestes qui ne restent au final qu’une somme d’actions individuelles. Plus, j’y pense, plus je trouve que l’alliance de l’éco-geste et du champion est parfaite. Les champions pensent qu’ils peuvent influencer la masse grâce à leur personnalité divine. Ensuite, la foi fanatique qu’ils éprouvent pour la méritocratie les pousse à penser qu’avec suffisamment d’effort et de volonté, ils pourront sauver la planète.
En effet, les champions pensent que grâce à leur influence et à la maîtrise de leurs éco-gestes, ils peuvent répandre l’écologie. Ils ne voient pas la survie de l’espèce humaine sur Terre comme une action collective mais comme un nouvel exploit qu’ils peuvent accomplir grâce à leurs compétences supérieures.
De plus, les champions adorent être aimés. Ils ne vivent que par le regard d’autrui. C’est pourquoi la sympathie que leur apporte leur attrait pour l’écologie les remplit de joie.
III. Pourquoi les champions ne sont pas et ne seront jamais écologiques
Des hypocrites incapables de renoncer à leurs privilèges
Tout d’abord, les champions ne seront jamais écologiques car ils abandonnent l’écologie à l’instant où il faut remettre en question leurs conditions d’existence.
En effet, les compétitions sportives sont des événements extrêmement écocides. Selon cette étude du Shift Project, les professionnels émettent 5 tonnes de CO² par an alors que les amateurs émettent 690kg de CO² par an. Les premiers font cet écocide pour du divertissement non vital dont on pourrait et on devrait se passer. Les seconds participent certes à un écocide, mais à un écocide en l’occurrence quasi indispensable. En effet, aujourd’hui, l’activité sportive est un excellent moyen de fournir de l’activité physique, essentielle pour la survie, en plus de donner un moyen de socialisation.
De plus, les émissions émises par les amateurs permettent également d’illustrer le manque de transports en commun entre des communes géographiquement assez proches.
A l’inverse, les champions qui veulent donner l’exemple et pousser le peuple à adopter les éco-gestes refusent de remettre en cause le haut niveau et les déplacements massifs et fréquents que ce domaine occasionne. Cette impossibilité à se remettre en question se conjugue parfaitement avec la conviction des champions que l’on doit les regarder, à n’importe quel prix.
2.Des êtres dont l’essence va à l’encontre de l’écologie
Malgré toutes les campagnes de communication auxquelles les champions se greffent, leurs engagements écologiques restent au mieux vains, au pire hypocrites. En effet, pour comprendre cela, il faut se plonger dans le travail d’Isabelle Queval.
Isabelle Queval lors de ses entretiens à l’INSEP.
Cette philosophe du sport a travaillé sur la notion d’accomplissement de soi qu’elle opposé à la notion de dépassement de soi. Le discours dominant adore le dépassement de soi. Il est usuel d’entendre que le sport est magnifique car il permet de se “dépasser” ou de “repousser les limites”. En conséquence, cette idéologie du dépassement de soi va pousser le peuple à admirer les sportifs qui ne “lâchent rien”, qui jouent sur leurs blessures et qui ont un “gros mental”. Ce comportement va pousser les sportifs à jouer toujours à la limite de la rupture de leurs corps et à se blesser inévitablement.
J’en veux pour exemple Kevin Mayer, qui avait fait un documentaire “Kevin Mayer, sous haute tension” où il disait qu’il “connaissait parfaitement son corps”, qu’il avait un “scan qui lui envoyait des informations tout le temps”. Bref, un tas de conneries utilisées pour créer une mythologie autour du haut niveau afin de faire rêver la masse. Au final, Kevin Mayer s’est blessé énormément dans sa carrière. D’ailleurs, depuis plus d’un an, son absence se fait remarquer. Son éventuel retour est de plus en plus incertain.
Ce que je veux dire en évoquant l’exemple de Kevin Mayer, c’est qu’on ne peut pas faire confiance aux champions quand on évoque l’écologie. Nikola Karabatic, assez engagé dans l’écologie, a montré à plusieurs reprises qu’il avait un rapport malsain avec son corps. Dans un article pitoyable de Yann Hildwein, il était décrit comme un cyborg, capable de jouer sur ses blessures qui peut repousser ses limites corporelles pour jouer au handball, peu importe l’intensité de la douleur, notamment grâce à ses origines croates.
Or, c’est justement une base de l’écologie : la planète Terre a des limites finies qu’il faut respecter pour que l’espèce humaine continue d’exister. Si Nikola Karabatic ne peut respecter les limites de son propre corps, il ne pourra jamais respecter des règles basiques de l’écologie. Dans cet article, il parle de “sacrifier son corps pour ton pays”, je ne veux pas d’un homme qui ne comprend pas les limites physiques de son propre corps, qui est prêt à le brutaliser pour des valeurs nationalistes, comme représentant du mouvement écologique.
Les champions veulent se dépasser, tendre vers l’infini en cherchant en permanence à repousser les limites. Les écologistes, au contraire, veulent s’accomplir, appréhender et comprendre leurs limites afin de mieux se développer au sein de ces contraintes. C’est pourquoi les champions sportifs ne seront jamais des écologistes. C’est aussi pourquoi il faut les combattre férocement sur ce terrain et les empêcher de s’approprier ce thème politique au risque de le dépolitiser totalement.
3. Un jugement implacable s’impose
Les champions ne seront jamais légitimes à s’emparer de l’écologie car ils sont des fanatiques du dépassement de soi :
Ils vont jouer sur leurs blessures donc dépasser leurs corps.
Ils vont surmultiplier les déplacements donc dépasser les limites énergétiques de la planète.
Ils vont toujours accepter la multiplication des rencontres dans les calendriers et donc dépasser les limites temporelles.
Tout ça les mène inévitablement à la désynchronisation théorisée par Harmut Rosa. A cause de cette accélération perpétuelle au coeur de leurs convictions, ils se désynchronisent d’eux-mêmes, de leur environnement et des valeurs qu’ils promeuvent. De plus, le sens de leur pratique leur échappe très souvent.
A cause de tout ça, ils deviennent alors les pires défenseurs de l’écologie. En conséquence, l’intérêt écologique des champions est toujours du green-washing et jamais rien d’autre.
IV. Ouvertures et solutions
Pour conclure cette réflexion sur les liens entre l’écologie et le sport, voici quelques pistes d’ouvertures que je propose :
Instaurer une lutte des classes au sein du sport
Les dirigeants sportifs et les champions mobilisent sans trop de résistance les valeurs “fédératrices” du sport. Ce domaine est toujours vendu comme une grande famille où chacun va dans la même direction. C’est ce qui a permis aux propagandistes des Jeux Olympiques d’écarter d’un revers de main toutes les protestations légitimes. Les débats à l’époque ont été nullissimes. Les médias publics se sont alors contentés alors de disqualifier l’opinion en clamant qu’elle était “aigrie”, “rabat-joie” et “imperméable au bonheur des autres”.
L’émission “C ce soir” a été un très bon exemple de la propagande olympique. Durant les “débats” sur les Jeux Olympiuqes, ils n’ont invité que des membres de l’institution sportive comme Mickaël Jeremiasz ou Roxana Maracineanu ainsi que des militant·e·s de la bourgeoisie du sport comme Nathalie Ianetta ou Anne-Laure Bonnet. Les oppositions étaient toujours des journalistes non spécialisés qui n’ont jamais réussi à développer un discours de contre argumentation.
C’est pourquoi il est temps de réinstaurer un conflit dans le monde du sport. Il faut faire comprendre à la masse que le gâteau est fini. Ce que les professionnels prennent, les amateurs ne l’auront pas. Ce que le sport spectacle prend comme lumière, c’est des moyens en moins pour le sport de masse. Il y a clairement deux camps dans le monde du sport. Dans cette lutte, le sport-spectacle a clairement pris l’avantage depuis plusieurs dizaines d’années en France.
Il faut rappeler au monde sportif que nous ne sommes pas une grande famille, que c’est eux contre nous.
Ce clivage radical permettra d’ouvrir des débats sur la distribution des ressources. Ces débats permettront de mettre des sujets sur la table qui ne ressortent jamais dans les médias : quel est le budget alloué au sport? Comment réussir à l’appréhender vu que c’est une compétence partagée entre l’Etat, la région et les communes ? Quelle part est allouée au sport-spectacle et quelle part est allouée au sport de masse ? Comment comptabiliser les ressources non-financières ?
2. Avons-nous besoin du sport-spectacle ?
C’est LA question que les interrogations précédentes doivent soulever. Comment acceptons-nous que des milliards soient brassés pour la pratique sportive de divertissement alors que la masse n’a globalement pas accès à une pratique sportive digne et diversifiée ? Ensuite, avons-nous vraiment besoin d’un spectacle sportif de haut niveau ? D’autant plus quand on sait que l’accès de l’activité physique à la masse n’est pas satisfait alors que l’être humain a besoin de ce stimulis physique régulier pour ne pas dégénérer et mourir.
La situation est complètement kafkaïenne. Le sport dégueule de nos écrans. On nous propose toujours plus de compétitions différentes. Le sport est partout dans les discours des politiques. Il est vendu comme quelque chose d’indispensable. Pour autant, à l’instant où un débutant veut commencer une activité sportive, il ne pourra pas y accéder à cause du manque d’infrastructures, du manque de moyens et à cause du fait que le sport amateur repose sur le bénévolat.
Nous nous réalisons davantage par la pratique du sport que par le visionnage du sport. La pratique du sport nous fait bouger, donc nous fait survivre. De plus, il nous permet de tisser des liens sociaux, que nous allons chercher principalement sur le lieu de travail dans la société capitaliste dans laquelle nous vivons.
Pour se révolter contre cette dernière, il faut refuser le sport spectacle et chercher à l’abattre. Nous ne pouvons plus accepter d’être des spectateurs passifs. Nous devons rendre le sport à la masse.
3. Améliorer la qualité de vie
L’écocide perpétré par le sport de haut niveau est extrêmement intéressant car il illustre des inégalités massives entre les sportifs amateurs et les sportifs professionnels. Tout d’abord, le sport professionnel exige des longs déplacements pour que les meilleurs puissent concourir entre eux. Cette logique se retrouve dans beaucoup de sports où, dès le niveau régional, les déplacements s’allongent pour aller jouer contre des gens de son niveau.
Cette mécanique n’est pas assez interrogée. Actuellement, les sportifs et sportives dans leur ensemble doivent parcourir des longues distances pour jouer contre des gens de leur niveau non pas car le talent est rare. Mais parce que l’encadrement de qualité est rare.
Les petits nations comme l’Islande (450.000 habitants), les Tonga (105.000 habitants) et les Ile Féroés (54.000 habitants) nous ont montré qu’il était possible de concourir au niveau international de football, de rugby et de handball avec moins de 500.000 habitants. Ces nations nous ont ainsi démontré qu’il n’y a pas besoin d’une masse pour sortir du talent. Il faut au contraire une volonté politique d’investir dans les infrastructures et l’encadrement pour qu’une petite population puisse sortir des athlètes d’un niveau incroyablement acceptable. En pensant ainsi, on rend l’adversité plus homogène sur tout le territoire et on s’évite des déplacements coûteux en énergie et en temps.
Deuxièmement, les longs transports nécessaires aux compétitions sportives nous permettent de nous rendre compte de la faible ambition politique pour les transports en commun. Pour éviter les dépenses énergétiques fortes liées aux déplacements de rencontres sportives amateures, il faut développer les transports en commun. Autrement, les gens se retrouvent avec la voiture en unique solution.
Troisièmement, il faut pousser l’exigence écologique aux gymnases. Actuellement, ces lieux ne sont pas accueillants. On y a froid, on y a chaud, on ne peut pas s’y poser, les douches pètent souvent…Bref, ce ne sont pas des lieux de vie. Ce sont des lieux de passage pensés pour servir à l’heure près : on arrive, on joue, on s’en va. Tout ça à un rythme très élevé. Dans les communes à densité de population élevée, les différentes associations enchaînent leurs passages dans un ballet à rythme élevé, rendant l’appropriation du lieu de pratique sportive impossible. Seuls les clubs des petites communes peuvent encore transformer les gymnases en lieux de vie.
Ensuite, il faut les repenser dans leur architecture. Trop souvent, je rentre dans un nouveau gymnase avec mon équipe et en moins de 5 minutes, nous pouvons trouver des failles de conception hallucinantes : l’écoulement de l’eau coule dans le vestiaire, un pilier est construit devant les gradins et bloque la vue des spectateurs, du plaquo fragile est construit derrière les buts…Pour devenir des lieux de vie, les gymnases doivent être construits comme tels. Ils ne doivent plus être des passoires thermiques fabriqués à la va-vite.
4. Développer une fierté et une exigence pour le matériel
Il y a quelques jours, je finissais de lire le chapitre du livre “Sport Under Communism” sur Cuba écrit par R.J Pickering. Il y était expliqué que Cuba avait développé une forte industrie de fabrication de produits sportifs en réaction au blocus américain.
J’écrivais en story sur Instagram que c’était intéressant de constater que nos ministres des sports français ne parlaient que très rarement de l’industrie sportive française. Je partageais même la faible médiatisation des marques de sports français. Je disais que j’étais incapable d’en citer une à part Décathlon.
De manière très intéressante, les réponses ont plu dans mes messages privés : Babolat, Rossignol, Look Cycle, Millet, Petzl, UTMB, A.S.O…
J’ai alors regardé en détail chacune de ces marques. Il s’agissait à chaque fois de marques produisant des objets de sports favorisés par les classes supérieures : alpinisme, escalade, tennis, course à pied... Le seul exemple que l’on m’a donné pour les ballons concernait Décathlon qui équipe désormais la ligue 1 de foot. Cet exemple comportait donc un biais élitiste.
Bref, mon sentiment premier demeure. Dans le monde du sport amateur, nous composons avec du matériel de mauvaise qualité. Je ne suis que rarement fier de mon matériel d’entraînement de musculation extérieure : les élastiques pètent vite, les sangles de suspension ont toujours un défaut, les medecine ball ont des durées de vie limitées, les haies ne sont jamais nickel…
Pareil au handball. C’est un miracle si les ballons durent deux ans. Je n’ai jamais eu un sifflet dont je suis trop fier car j’ai toujours pris les produits de base. Les plots et les chasubles sont historiquement des produits méprisés et périssables.
Bref, je pense que dans l’immense partie de la pratique sportive, nous composons depuis trop longtemps avec du matériel de basse qualité. Nous acceptons cela car nous associons beaucoup trop la pratique sportive à la frugalité et la simplicité. C’est pourquoi nous sommes dans des gymnases médiocres. C’est pourquoi tout le sport repose sur le bénévolat. En réalité, cette frugalité cache un gâchis de produits sportifs car ils sont massivement périssables. L’économie de l’objet sportif repose sur des petits achats très réguliers.
Il faut changer cela en nationalisant la production et en poussant une haute exigence de produits sportifs qui durent dans le temps. De la même manière qu’une travailleuse manuelle est fière de ses outils, un sportif ou une sportive doit être fier·e de ses objets sportifs. Le premier ballon qu’on offre à un enfant devrait être un geste fort : un objet hautement ludique qui lui restera à vie et non pas une merde périssable qu’il perdra dans les années à venir. Ainsi, nous apprendrons des valeurs écologiques : les ressources sont finies et nous devons donc optimiser leur utilisation en produisant pas des merdes périssables qui ne nous rendent pas heureux en fin de compte.
Conclusion
Je remercie énormément Clothilde Sauvages et Sylvain Paley de m’avoir poussé à réfléchir à un thème pour lequel j’ai très peu d’accroche intellectuelle. Grâce à ce nouveau prisme théorique, j’ai pu penser le sport à travers des points de réflexion qui me sont chers : les lieux de pratique, l’opposition entre sport-spectacle et sport de masse ou encore les moyens de déplacement pour aller participer à des compétitions.
Il m’a également permis de conscientiser à quel point le sport et l’écologie partagent un point commun essentiel : ils sont tous les deux très sensibles à la dépolitisation. Ces deux domaines vendent une vision fantasmée de valeurs fédératrices. Dans le sport comme dans l’écologie, des agents de l’entrisme capitaliste aiment faire croire que les dominés partagent les intérêts des dominants.
Dans le sport comme dans l’écologie, nous devons réinstaurer des conflits autour de problématiques précises afin de mieux les appréhender. Sans cela, nous resterons à la merci de la bourgeoisie.
Sources :
Vent Debout podcast : https://ventdeboutpodcast.fr/
Les articles de Vent Debout : https://ventdebout.kessel.media/posts
L’instagram de Clothilde Sauvages : https://www.instagram.com/clothilde.svgs/
L’instagram de Sylvain Paley : https://www.instagram.com/sylvainpaley/
CONFRONTING CARBON INEQUALITY : https://www.oxfam.de/system/files/documents/20200921-confronting-carbon-inequality.pdf
GOULAG ou barbarie : TINA : https://x-alternative.org/2023/03/08/goulag-ou-barbarie-tina/
Les actions individuelles comptent-elles vraiment pour 25% des émissions ? : https://bonpote.com/les-actions-individuelles-comptent-elles-vraiment-pour-25-des-emissions/
Héritage de Paris 2024 : « Le village olympique a été construit pour les intérêts des promoteurs » explique Jade Lindgaard : https://www.humanite.fr/societe/gentrification/heritage-de-paris-2024-le-village-olympique-a-ete-construit-pour-les-interets-des-promoteurs-explique-jade-lindgaard
"Il fallait se cacher", témoignent des personnes sans abris expulsées pendant les JO à Paris : https://www.francebleu.fr/infos/societe/il-fallait-se-cacher-temoignent-des-personnes-sans-abris-expulsees-pendant-les-jo-a-paris-5727772
LA is about to discover that democracy and the Olympics don’t mix : https://www.theguardian.com/sport/blog/2017/sep/13/los-angeles-olympics-2028-policing
Nikola Karabatic pour Earth Day : « Les athlètes peuvent être moteur de la transition vers un modèle plus raisonné » : https://www.olympics.com/fr/infos/nikola-karabatic-earth-day-athletes-transition-modele-raisone
Perrine Laffont : "Cette crise fait forcément réfléchir sur notre planète et l’environnement" : https://www.ladepeche.fr/2020/05/31/cette-crise-fait-forcement-reflechir-sur-notre-planete-et-lenvironnement,8910728.php
Lewis Hamilton on mission to be 'carbon neutral' : https://www.bbc.co.uk/newsround/50178998
La surfeuse Justine Dupont vise la neutralité carbone : "Nous, sportifs, devons être des porte-paroles" : https://www.radiofrance.fr/franceinter/la-surfeuse-justine-dupont-vise-la-neutralite-carbone-nous-sportifs-devons-etre-des-porte-paroles-5567005
N’en déplaise à Hugo Clément, « l’écologie est forcément politique » : https://reporterre.net/N-en-deplaise-a-Hugo-Clement-l-ecologie-est-forcement-politique
« C'est une énorme galère » : Kevin Mayer ne reprendra pas la compétition en 2025 mais croit en son retour : https://www.lequipe.fr/Athletisme/Article/-c-est-une-enorme-galere-kevin-mayer-ne-reprendra-pas-la-competition-en-2025-mais-croit-en-son-retour/1578454
Nikola et Luka Karabatic, les handballeurs qui maîtrisent la douleur : https://www.lequipe.fr/Jo-2024-paris/Handball/Article/Nikola-et-luka-karabatic-les-handballeurs-qui-maitrisent-la-douleur/1485554
Décarbonons le sport : https://theshiftproject.org/app/uploads/2025/04/Rapport-final-Decarbonons-le-Sport-combine.pdf